"Culture"... de mort: le "projet Beauvoisine"
Jean-Marc Pastré, après avoir découvert mon Germigny et mon Histoire du Berry, m’a fait parvenir ces quelques lignes:
J'admire la patience et la précision de vos analyses et références: un travail de bénédictin, mais qui se lit si bien!
Jean-Marc Pastré a été mon professeur de littérature médiévale à l'université de Rouen avant que cette université fondée en 1966 ne sombre définitivement dans la médiocrité intellectuelle la plus crasse. L'Université moderne, décidément, n'aura été qu'un lamentable échec, comme me le confiait sans fioritures Jean Wirth il y a quelque temps.
Quant à la vénérable, minuscule et si poétique école de médecine de Rouen, que l'inénarrable municipalité "progressiste", dans son élan wokiste, s'apprête à démolir pour le plaisir de démolir, Achille Flaubert, frère aîné de Gustave, y était professeur de clinique externe bien avant qu'on n'invente des disciplines de fumistes qui ne servent à rien et justifient la construction de ces immenses usines à gaz qui coûtent aux travailleurs un argent monstrueux.
Le mot d'ordre de la "France" d'après Mai 68, c'est qu'il faut détruire. Je m'autorise cette parenthèse pour les plus jeunes qui, peut-être, s'imagineront que le pays a toujours été dans cet état. C'est non. Il y a eu un avant et un après-Mai 68, et surtout un avant et un après-Mitterrand. Mais les escrocs destructeurs par vocation, et par ressentiment, faute d'avoir les épaules pour assumer un héritage qui les humilie en les réduisant à leurs minables dimensions, faute d’avoir les capacités pour fournir une production intellectuelle à la hauteur de leur prétention, souffrent trop de la comparaison avec le passé récent pour le tolérer, et il auront beau jeu de ricaner (pierre de touche de la médiocrité d’un individu): "Oui, oui, c'était mieux avant!" - Certainement, c'était mieux avant, et on m'excusera volontiers de préférer un Bachelard à un Boucheron, un Lurçat à Kravagna, un Kassak à une Vargas, Michèle Morgan à Marion Cotillard.
C’est dans l’insupportable narcissisme des baby-boomers soixante-huitards, devenus papy-boomers, qu’il faut voir l’origine de cette mentalité: il s’agit de ne rien respecter de ce qui n’est pas moi. Et comme ces crétins arrogants n’ont pas plus de sens artistique qu’un urinoir ni plus de créativité que Villeroy & Boch, le “ready made” est né! Le succès de l’art contemporain, naturellement, s’explique par sa fonction de grand égalisateur. Quand on peut prétendre qu’une toile torchée comme un papier hygiénique usagé équivaut à un Rembrandt, rend même le Rembrandt obsolète, superflu, jetable, ou bien qu’un morceau de rock débile qui répète en boucle 3 accords pendant 3 minutes rend Beethoven obsolète, superflu, jetable (“roll over, Beethoven! and tell Tchaikovsky the news.”), vous avez créé les conditions de l’égalitarisme auto-satisfait. Vous n’avez pas besoin d’être né avec du goût, ni d’avoir cultivé votre intelligence, encore moins de sortir de vous-même: l’art contemporain, c’est, finalement, le triomphe absolu de la bonne grosse bourgeoisie aussi arrogante que béotienne - aucun goût, aucune intelligence ne sont requis pour “créer” (=chier) ni pour “comprendre” (il n’y a rien à comprendre!)
Ajoutez à cela que l’art contemporain déroule aussi un programme politique visant à désacraliser les espaces de l’histoire nationale et de la fierté collective, à profaner l’âme des peuples et à propager l’idéologie mondialiste, enfin à remplacer l’organique par l’inorganique, et vous comprenez les raisons de la transformation de l’art contemporain (développé sous l’égide de la CIA) en nouvel art officiel, c’est-à-dire d’Etat.

Mais je m’égare (quoique assez peu). Revenons au sujet qui nous occupe. Rouen. Bouffée nostalgique à cause de l'accablante impuissance face à cette catastrophe qui menace l'école de médecine: je me souviens d’avoir eu la chance, j'ai oublié la raison (l'ai-je jamais sue?), d'y assister à une projection scolaire sur les protozoaires. Je vois encore, sur la toile, les amibes se déformant, poussant des pseudopodes temporaires pour se haler vers la nourriture. Et j'étais là, enfant, avec la conscience aiguë d'être assis sur les mêmes bancs que les étudiants de médecine de Flaubert, écoutant un cours qu'ils auraient pu recevoir sur ces ennemis parasitaires du genre humain: les Flagellés, les Rhizopodes, les Radiolaires, les Sporozoaires et les Infusoires. Cet espace senti, olfactif, tactile, visuel, ouvrait une brèche hors du temps par où les générations communiquaient, communiaient. J’avais un sentiment d’euphorie, d’exaltation que seul donne l’enracinement, celui de renouer avec le principe même de la vie, quand on découvre que le temps est toujours jeune.
En face des amphithéâtres miniatures de l'école de médecine, de l'autre côté d'une cour gravillonnée, se trouvait le Muséum d'histoire naturelle où, dans une envoûtante lueur d'aquarium, nageaient des cœlacanthes. Au sommet de hautes armoires en acajou qui remontaient aux grandes heures de l'école de médecine, des moutons à deux têtes flottaient dans des bocaux de formol, et derrière des vitrines magiques, d'ingénieux conservateurs de la Belle Époque avaient représenté les rivages du Bassin parisien au Jurassique, modelés par les ondes d'une mer chaude et peu profonde où l'on pouvait découvrir, dans une coupe miraculeuse, des mollusques marins pélagiques, des gryphées ensablées... D'autres vitrines reconstituaient l'écosystème des bois de Normandie, montrant des renards empaillés se désaltérant dans des flaques et la vie palpitante au creux des terriers cachés... C’était merveilleux. C'est tout cet enchantement désuet d'un musée historique que le stupide “projet Beauvoisine" veut démolir... au nom de la "culture", évidemment. De cette culture travaillée par la pulsion de mort - si bien décrite par Freud - qui veut ravaler tout l’espace vécu, qualitatif, à un espace inorganique, le même partout, interchangeable à l’infini - à des quantités négatives. Au nom de la culture de mort.
Que reste-t-il de Rouen, ville défigurée par trente ans de socialisme mitterrandien?
Peu de chose. Mais ils viendront à bout de tout. Faute de résistance.

